Chers vous,

Depuis l’annonce de la finale Macron-Le Pen, je subis votre matraquage. Vous êtes déçus, vous n’aimez ni le libéralisme ni le nationalisme mais vous craignez plus le second que le premier. Formidable : vous glisserez donc un bulletin Macron dans l’urne pour « faire barrage au Front national ». Seulement, votre peur vous pousse à vous exprimer et vous vous mettez à publier des lettres ouvertes dans les médias et des statuts moralisateurs sur les réseaux sociaux comme si cela allait changer le monde. Entre nous : vous prenez les autres à ce point pour des cons ?

Comme vous, j’ai lu quelques livres. Comme vous aussi, je me fais une certaine idée de la France. Comme vous, j’écris (c’est même mon métier). Comme vous, il m’arrive de craindre l’avenir. Mais à la différence de vous, je m’abstiens de distribuer de grandes leçons de démocratie à mon entourage ou à mes lecteurs : les gens font ce qu’ils veulent.

Vous voulez écrire ou crier que Marine Le Pen vous fait « gerber », que vous êtes « choqués », que « FN = nazisme » et « Le Pen = Hitler », qu’Emmanuel Macron « est un pantin du système au service de la Finance » ? Faites-le si ça vous amuse : je trouve ça très faible intellectuellement et surtout monstrueusement sermonneur et redondant. Au-delà d’un goût prononcé pour le bavardage, je n’en vois pas l’intérêt. Vous souhaitez libérer votre conscience du poids de la culpabilité ? Allez voir un psy, enfilez-vous un Xanax mais ne prenez pas la société en otage.

Marine n’est pas Hitler : vous la surestimez. C’est un(e) gourdiflot. J’ai interviewé son père il y a moins d’un an pour un travail universitaire : même lui ne dit pas le contraire ! Le Front national est un parti de pieds nickelés et de guignols fascisants. Et vous, Français, Peuple, gens, vous avez peur de ça ? Allons, allons… un peu de tenue !

Macron deviendra Président : c’est déjà plié. Le reste, les déclarations tonitruantes, les tribunes enflammées, les grands discours sur le fascisme, c’est de la mousse, de la poudre aux yeux, des fanfaronnades de terreurs des bacs à sable. Sérieusement, qui comptez-vous convaincre à coups de moraline ?

Les « insoumis » ont parié sur le mauvais canasson : leur chef a pris une déculottée surprise. Depuis, nombre d’entre eux s’arrogent le droit de vous dicter la marche à suivre (voter Macron et ne pas « faire le jeu » du FN). Jean-Luc Mélenchon n’a pourtant pas donné de consignes de vote : lui sait bien qu’on est libre en France de faire ce qu’on veut. Sages sont ceux qui votent en silence ou s’abstiennent tout aussi discrètement.

En pleine décomposition, le balancier traditionnel gauche/droite tente de se maintenir en ralliant le candidat qui marche vers le pouvoir. Le système ne fait que rénover sa façade. Il mue : c’est un serpent, pas un phénix. Quant au « front républicain », au « rempart démocratique », il n’existe que dans l’esprit de ceux qui ont quelque chose à perdre. S’il est toujours majoritaire, c’est que l’état de la France n’a encore rien de dramatique. Les déçus de la politique, les nonchalants, les étourdis savent bien qu’ils sont avant tout responsables pour eux-mêmes et non pour les autres.

Vous, les parangons de vertu, vous n’avez pas honte de vous croire « résistants » ? Vous ne vous opposez à rien de fort, rien de dangereux, vous ne servez que l’ordre des choses. Gardez vos forces pour les vrais combats, lorsque la France s’enflammera. Vous verrez : Emmanuel Macron ne sera pas pire que les autres et Marine Le Pen n’existera jamais. L’Histoire est après.

Si les Français vont aussi mal qu’on le prétend, pourquoi le pays n’explose-t-il pas ? Le Pen, c’est le thermomètre de la fosse à purin : elle ne sert qu’à indiquer l’état de décomposition de l’unité populaire. Rien d’autre. Et si ça passe, si elle gagne ? Cela signifiera juste qu’il sera temps de se révolter, de tout défourailler, de changer de régime. C’est tout.

Votez, abstenez vous, faites ce que vous voulez mais avec décence. Et souvenez-vous de ce mot de Louis XIV : « C’est toujours l’impatience de gagner qui fait perdre ».

 

Cordialement,

Raffaël Enault (un Français qui ne s’inquiète pas)

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