Il y a une certaine facilité à chroniquer King Gizzard. Le groupe est encensé de toutes parts et quelques lignes mal ficelées sur ce nouvel album assureront des centaines de clics. King Gizzard a intégré le système, Vice ne tardera pas à lui consacrer un dossier spécial. Seulement, King Gizzard mérite tous les honneurs qu’on lui attribue, et surement plus encore. Comme Mac DeMarco et Ty Segall, il fait partie de ces artistes qui connaissent un succès qui fait écho à son importance en matière d’Art  (article réalisé et publié en collaboration avec nos amis de Still in Rock).

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Nonagon Infinity, c’est une histoire très simple, peut-être la plus vieille histoire du monde. King Gizzard n’a rien inventé, il s’agit simplement de réaffirmer la même rengaine : de l’art sans but ne vaut rien. Les albums sans objectifs autre qu’être beaux ne valent rien, la musique sans fondement ne vaut rien. L’ambition de l’art doit être de faire sortir l’humain de sa qualité, et pour cela, confronter le visiteur à quelques beaux traits de pinceau ou à quelques accords agréables apparait bien faible.

Dans l’un de ses nombreux essais sur l’art, le philosophe Alain distingue l’artisan et l’artiste, trouvant que « la règle du beau n’apparaît que dans l’œuvre et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais, d’aucune manière, à faire une autre œuvre« . C’est précisément ce que King Gizzard traduit, la recherche d’un processus plus que d’un résultat qu’il n’est pas possible de reproduire en ne visant que ce dernier. « Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas d’abord un projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu’il l’a fait ; et le portrait naît sous le pinceau« .

Ces vieux concepts philosophiques pompeux me conduisent à revenir sur ma conversation avec Mike Sniper, le boss de Captured Tracks. Si je retiens la très grande qualité de son intervention, je ne peux en effet m’empêcher d’évoquer à nouveau cette affirmation : en matière d’art, « c’est pourtant tout ce qui compte à la fin, le résultat« . Peut-être est-ce vrai, mais je maintiens qu’analyser le pourquoi d’un album est essentiel. La raison pour laquelle un artiste compose une oeuvre ne suffit pas à créer un bon album, mais sans raison, un LP ne peut être pleinement réussi. Un processus de création pensé est ainsi une condition nécessaire à la réalisation de quelque chose de grand, et s’il n’est pas suffisant, King Gizzard vient de prouver toute sa dimension.

Le concept de Nonagon Infinity est pourtant simple : réaliser un cercle infini, un tourbillon musical qui ne prenne jamais fin. Il fallait donc que je m’essaie pleinement à l’exercice. Ce fut chose faite, une journée entière sans jamais décrocher de mon casque et de ma platine vinyle. Au final, j’ai développé une tachycardie certaine, j’ai pesté 10 fois parce que les gens ne marchaient pas assez vite et je ne suis pas parvenu à rester plus de 30 minutes au même endroit. J’ai voulu vivre plus fort. Et j’y suis parvenu.

Avec Nonagon Infinity, King Gizzard parvient à faire ce qu’aucun groupe n’a fait depuis le Innespeaker de Tame Impala : créer une sensation permanente d’inattendu, le fantasme d’un rock’n’roll que l’on ne peut pas saisir, chaque accord et chaque variation au service d’un seul et même objectif : surprendre. King Gizzard a ici pris un thème qu’il a littéralement explosé en dizaines de morceaux. Il l’a ensuite rassemblé dans un désordre bien trouvé. On tombe ainsi, alternativement, sur de la musique tropicale, des phases de kautrock, du psychédélique noisy, de la pop spectrale, du stoner, des élans de garage, des bribes de jazz, du surf, du death psych et de l’expérimental. En ressort l’un des meilleurs albums psychédéliques qu’il m’ait été donné d’écouter, une expérience inexercée.

 « Robot Stop » ouvre la marche avec les premières explosions. L’était islamique n’a qu’a bien de se tenir parce qu’ici, les roquettes volent par dizaines. King Gizzard ne tarde pas à imprimer un rythme effréné. C’est déjà très fort. « Big Fig Wasp« , dans la droite lignée, introduit les premiers aspects mécaniques de cet album, rappelant en cela son album I’m In Your Mind Fuzz où il avait emprunté l’obsession rythmique allemande des années ’80. On ne compte déjà plus les variations, tout va trop vite, tout est trop jouissif.

« Gamma Knife« , le single, a pour lui sa mélodie tout droit sortie d’un vieux vinyle seventies. Notons ici à quel point il est difficile de comparer la musique de King Gizzard & The Lizard Wizard avec celle d’un autre groupe. Notons ici, également, que les plus grands savent s’affranchir du trop-plein d’influence. Une fois encore apparaît la nécessité de ne pas sur-respecté le passé. Laissons les grands noms là où ils sont. La batterie détonne.

« People-Vultures » est à mon sens la meilleure boucle de tout cet LP. King Gizzard délivre ses minutes les plus noires, créant une expérience plus effrayante encore. Les voix résonnant comme des choeurs morbides que la guitare vient relever d’un envoutement pernicieux. On tiendra longtemps ce titre comme le fer de lance de la musique psychédélique des années 2010, fièrement dressé aux côtés de « Nothing That Has Happened So Far Has Been Anything We Could Control« . « Mr. Beat » calme enfin le jeu, et toujours cette production vient nous rappeler l’immensité de ce à quoi nous assistons ici. King Gizzard teinte son essai d’un peu de pop, c’est bien fait.

« Evil Death Roll » ne dément pas, il y a un aspect noisy sulfureux qui commence à poindre sérieusement. Le titre se permet quelques envolées eighties là où la pédale fuzz semble ne jamais en finir de nous tirer vers les bas-fonds. Ce morceau est l’un des plus variés de tout l’album. « Invisible Face » reprend le flambeau kautrock (à la CAN) avant de repartir vers l’exotisme deQuarters!. King Gizzard y prend diverses formes, vaporeuse sur l’introduction et robotique sur le final.

« Wah Wah » pousse le délire plus loin encore, pourquoi ne pas mimer le son d’une pédale plutôt que de lui donner tout l’espace ? Ce rock’n’roll là emprunte des éléments baroques comme pour nous dire que Louis XIV aura bien aimé jouer avec les jupons des musiciennes de la cour. « Road Train« , enfin, emporte avec lui quelque chose d’inattendu, encore. Le titre, super proto-rock, tire rapidement sur une musique industrielle qui explose sur quelque chose de très noisy. C’est l’un des grands temps forts de cet album. King Gizzard boucle la boucle sur son morceau le plus expérimental.

J’avais déjà décerné l’étiquette de roi du rock psychédélique à King Gizzard, mais il faudra désormais lui reconnaitre le titre d’Empereur. Et pour cause, Nonagon Infinity est sans conteste son meilleur album. Cet LP reprend la boucle de I’m In Your Mind Fuzz et étend le concept sur un LP entier. Voilà un sacré concept-album, voilà un sacré statement. King Gizzard, une nouvelle fois, vient de reléguer au statut d’amateur tous ceux qui s’essaient à la musique psychédélique depuis quelques années, tous ces clones de Woodstock, tous ces hippies en mal d’inspiration et qui n’ont trouvé comme moyen distinctif que se s’habiller dans une friperie de Los Angeles. Cet album fera mal, parce qu’il poussera à réduire d’autant l’importance des autres formations du genre, parce qu’il prouve que le concept est tout aussi important que la musique, et qu’une musique sans statement, une musique simplement jolie ne suffit pas.

Conscient que la presse est devenue trop frileuse, parce qu’elle réclame du rock’n’roll sans jamais en donner, je vais tacher de rompre avec cette fâcheuse habitude. Voici la liste des artistes que cet LP vient de tuer, sans filtre : les Black Angels, Night Beats, les Babe Rainbow, Bath Party, Holy Wave, Temples, les Murlocs… Tous ces groupes sont morts, jusqu’à preuve du contraire. Ne comptez plus sur moi pour évoquer leurs esclandres, il faudrait pour cela qu’ils reviennent sous forme zombie avec une véritable idée pour que l’on s’y réintéresse à nouveau. D’ici là, King Gizzard vient de prouver le faible intérêt que l’on pouvait leur porter sans risque de manquer quelque chose d’important. De la folie, il faut de la folie ! King Gizzard vient ici d’encapsuler l’une des plus belles phrases de Jack Kerouac, « the only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time« . Et tout est là, finalement.

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