Tout le monde en parle. Beaucoup en consomment. La pornographie obsède l’Homme. Voici la première des trois parties de cette enquête / analyse  intitulée « Pornocratia Vulgaris » qui décrypte les codes d’un univers plus pudique et plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. 

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Sans le sexe, pas de vie. L’Homme, dès qu’il s’empare d’une nouvelle technologie, s’en sert pour mettre en image ce qui le fascine. Des dessins – parfois coquins – réalisés sur les murs de cavités souterraines aux nanotechnologies permettant désormais de profiter d’images en « réalité augmentée », le mécanisme reste le même : il faut mettre en scène la sexualité. Au fil des siècles, pendant que l’Homme progressait, des couches de morale et d’étymologie n’ont cessé de se superposer les unes sur les autres, rendant le sujet inabordable et sa perception biaisée. La sexualité concerne tous les individus, sans exception, et il existe autant de façons différentes de la vivre ou de la représenter que l’on compte de gens.

Qu’elle soit réelle ou fantasmée, cela ne change rien : elle est au centre de l’humanité. Sa représentation est donc logique, quoiqu’en pensent les âmes pudiques. L’objectif de cet article n’est donc pas de déterminer s’il faut la dissimuler, l’interdire, ou bien la sacraliser. Non. Ce travail a pour ambition de simplement déterminer le rôle de la presse et des médias – entités incontournables dans nos sociétés modernes – dans le traitement et la propagation de cette « chose » qui nous excite ou nous dégoute et que l’on nomme pornographie. Pourtant, la pornographie est un objet de pensée comme les autres ; il ne s’agit en aucun cas d’un sujet tabou. Comment la presse et les médias ont-ils contribué à la banalisation des pornographies ? La question est légitime, bien qu’il semble qu’elle n’ait jamais été abordée…

Dans nos sociétés modernes, le poids des médias dans l’élaboration de l’esprit critique des citoyens est indiscutable, et c’est pour cela qu’ils sont détestés « ceux qui savent. » Mais que savent-ils ? Et d’ailleurs, de quoi parlons-nous et pourquoi faudrait-il savoir ? « La vie serait supportable s’il n’y avait pas les plaisirs », même si jouir, c’est vivre. Là se cache le paradoxe de nos existences communes, de nos vies formidables.

Alors, pour identifier la pornographie, il semble d’abord logique de commencer par définir ce qu’elle n’est pas ; il s’agit là d’un problème linguistique et philosophique qui ne peut se soustraire à la négation. Et si les sexualités sont plurielles, les pornographies le sont aussi : le problème est plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord, de même que sa définition, qui n’est donc pas univoque. Pour la définir, il ne faut pas chercher à la réduire, au contraire, car « l’intérêt peut être trompé, méconnu ou trahi, mais pas le désir », écrivait Gilles Deleuze, qui là encore, semble avoir approché la vérité.

Est-il normal que la pornographie soit devenue si banale ? Là n’est pas la question, et si l’on se risquait à essayer d’y répondre, nul doute que la morale – encore une fois – viendrait interférer dans notre modèle de pensée, en plus de le dérégler. D’ailleurs, l’est-elle vraiment devenue ? Les censeurs l’affirment, quand d’autres l’infirment. Encore une fois, sans méthodologie, sans sens logique, sans pragmatisme, sans étude précise de l’étymologie, on tourne en rond, et l’on finit par marcher sur la tête, sans même s’en apercevoir. Laissons donc de côté ces autodidactes qui croient tout savoir, ceux qui sont pénétrés par leurs trois ou quatre vérités, et qui, s’en relâche, clament qu’ils savent, sans savoir pourquoi. « S’il est si dégoûtant de juger, ce n’est pas parce que tout se vaut, mais au contraire parce que tout ce qui se vaut ne peut se faire et se distinguer qu’en défiant le jugement. » Ainsi commence, cette modeste quête vers l’inexploré, celle que l’on aurait bien volontiers préféré délaisser.

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Qu’est-ce que la pornographie ?

Il n’existe pas de définition universelle et exacte du mot « pornographie », car comme pour toute « graphie », le genre évolue et se transforme selon l’époque et les sociétés. Dès la Grèce antique, le terme « pornéïa », traduit couramment par « fornication » ou « débauche », donc qui désigne toute forme de dérive sexuelle, émerge dans le vocabulaire des Hommes. « Pornographia » provient du grec (Ve siècle av. J-C.) et se compose de « pornê », la prostituée, et « graphien », l’écriture. Le terme désigne donc, dans son sens le plus ancien, une prostituée en plein acte ; l’artiste immortalisant la scène devient donc un « pornographe ».

Le Petit Robert (2001) suggère cette définition : « Pornographie : – 1842 ; « traité de la prostitution », 1800 ; de pornographe. Représentation (par écrits, dessins peintures, photos) de choses obscènes destinées à être communiquées au public. Erotisme et pornographie. Par ext. Obscénité en littérature, dans les spectacles. » Le Littré (2004) se veut lui plus précis : «  Pornographie, s. f. : représentation de sujets obscènes dans des textes, des photos, des dessins, des films, etc., dans le but de stimuler l’imaginaire sexuel. Depuis plusieurs décennies, les médias ont fait entrer la pornographie dans la vie publique. » Vagues, imprécises, sans aucun repère temporel exact, ces définitions soulèvent plus d’interrogations qu’elles n’apportent de réponses. Celle du Littré adopte en plus un ton ostentatoirement moralisateur et accusateur à l’égard des médias – autre entité floue -, qui auraient – par leurs mœurs légères, probablement – banalisé l’obscène. « Obscène » signifie « qui offense la pudeur ». Comme l’explique Philippe Di Folco, écrivain polygraphe, scénariste, le mot « obscène renvoie à « obscena », c’est-à-dire ce qui ne doit pas être montré au public. En Occident, sous la pression des valeurs de la chrétienté, le terme « obscène » pénètre la Loi. Les philosophes et autres penseurs du temps des Lumières se penchent sur cette notion d’obscénité. De leurs réflexions est née l’idée d’érotisme, en opposition à la pornographie, qui est part nature « obscène » et donc non montrable.

Les Grecs employaient le mot « érōs » pour faire allusion à la passion appliquée à l’amour et au désir de nature sensuelle. Selon cette affirmation, la simple passion amoureuse serait donc érotique. Pourtant, une autre idée émerge de ce constat : si la pornographie évolue selon les mœurs et les époques, n’est-il pas évident d’en déduire que ce qui était pornographique hier est désormais érotique aujourd’hui, et que ce qui est considéré comme étant pornographique aujourd’hui ne sera plus qu’érotique demain ? Au XVIIIe siècle, Nicolas Edme Restif de la Bretonne écrivait des traités au sujet de la pornographie dans lesquels il proposait, entre autres, tout un système législatif pour encadrer le commerce du sexe, soit une sorte de STRASS (Le syndicat du travail sexuel) avant l’heure. Pour ce genre d’essais, il fût condamné et enfermé. Tout comme le marquis de Sade. Pourtant, aujourd’hui, leurs écrits sont considérés comme érotiques et figurent au programme de certains professeurs de lycée ou d’université. Si l’on ne craint même plus de blesser la fragile pudeur de la jeunesse avec ce type de textes, c’est bien la preuve que le temps a altéré le caractère transgressif de ces œuvres : ce qui était pornographique est donc devenu érotique.

Interrogée, Janine Mossuz-Lavau, chercheuse au CNRS, professeur à l’IEP Paris et écrivain, « la pornographie, c’est l’érotisme des autres », ce que l’on considère personnellement comme indécent, qui « s’apparente à la vulgarité ». Le juge américain Potter Stewart disait, comme l’évoque Ruwen Ogien dans son essais intitulé Penser la Pornographie : « Je ne sais pas définir la pornographie, mais je sais la reconnaître »….Preuve que même aux U.S.A., le pays où le porno est produit en masse – premier pays producteur au monde, devant le Brésil et les Pays-Bas – la définition de « pornographie » reste compliquée à aborder. A l’entrée »Pornography » de l’Encyclopedia of Ethics, Donald Van de Veer préconise d’éviter, autant que possible, d’introduire toute notion ou critère ayant pour objectif de différencier le bien du mal, comme le rappelle Ruwen Ogien.

Il est donc possible de déduire que la pornographie est ce que nous ne voulons pas voir ou entendre. La loi, d’une manière générale en Occident, considère que la pornographie tombe sous la définition de la « représentation explicite de l’acte sexuel » est inexacte, en plus de s’avérer aussi très imprécise. En France, il est impossible de mettre sur la devanture d’un kiosque à journaux la couverture d’un magazine représentant un couple faisant l’amour de manière explicite, c’est-à-dire en dévoilant les organes génitaux des sujets photographiés. La diffusion d’un message dit «  à caractère pornographique » et « susceptible d’être vu ou perçu par un mineur » est passible de trois ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende, selon le code pénal français (art. 227-24). Par contre, il est tout à fait acceptable d’afficher en format grandeur nature dans la rue une jeune fille nue, comme le fait depuis 1989 le magazine spécialisé dans le porno « Hot Vidéo ».

Quelle est donc la différence entre « pornographie » et porno » ? Selon Dominique Folscheid dans le « Dictionnaire de la Pornographie », cette différence  » réside en ceci : qu’il s’agisse de graffitis, de dessins, de peintures ou de textes, on a toujours affaire à des œuvres tirées de l’imagination de leur auteur. Alors que le porno, lui, est nécessairement ancré dans l’action ». Le porno met donc impérativement en jeu des corps bien réels, alors que la pornographie, elle, peut se contenter d’être seulement évoquée ou fantasmée, comme le fait par exemple Serge Gainsbourg dans sa chanson « Je t’aime moi non plus », et qui chante : « Je vais et je viens, entre tes reins « . A sa sortie, le titre a été largement censuré par la plupart des grandes radios européennes, notamment à cause des gémissements explicites que pousse la chanteuse, Jane Birkin, tout le long du morceaux. Le cinéma – et la vidéo – est donc l’outil de représentation le plus efficace lorsqu’il s’agit de différencier le porno de la pornographie. Le porno est toujours pornographique, puisqu’il met en lumière l’acte sexuel, mais la pornographie n’est pas toujours « porno », puisque qu’un texte, une chanson, une photo ou un dessin peuvent être qualifiés de pornographiques sans nécessairement s’inscrire dans l’action ou la réalité.

En 2014, la pornographie s’inscrit dans la représentation de corps pénétrants et pénétrés, plus précisément de l’érection masculine, surtout quand elle est mise en exergue par le « gros plan ». Si elle reste impossible à définir, il est envisageable de la situer. Depuis deux ou trois décennies, tout ce qui concerne la pédophilie et l’inceste est considéré comme le tabou ultime, alors que la pornographie – et non pas le porno – est désormais relativement tolérée depuis l’utilisation du concept de « porno chic » dans la publicité – à partir des années 1990 – et la baisse d’influence de la forme écrite, aboutissant concrètement à la dédiabolisation de la pornographie textuelle ; elle s’est aujourd’hui déplacée principalement sur Internet, où elle se consomme plus intensivement qu’avant, parce qu’elle est plus facile d’accès.

Daniel Cohn-Bendit, dans son livre Le Grand Bazar publié en 1975, évoque, au sujet de la théorisation de l’éveil sexuel des enfants » de « caresses » qu’il donnait, et d’attouchements qu’il recevait, de manière explicite.1 Or, ce n’est que vingt-cinq ans plus tard qu’une polémique éclate autour de ce passage de l’ouvrage. L’affaire, révélée par la journaliste allemande Bettina Röhl, a eu un retentissement mondial, et Cohn-Bendit regretta ses propos, qu’il considère désormais comme « insoutenables ».

Les mœurs changent et les tabous se déplacent ; ils évoluent. La pornographie d’hier est désormais largement passée du côté de l’érotisme et, si elle se propage de manière aussi massive à travers les sociétés, elle le fait sous une forme plus moderne : le porno. Puisqu’il est consommé intensément, le porno n’est donc plus transgressif, même si son usage s’inscrit majoritairement dans un cadre privé. Seuls la zoophilie, la pédophilie ou l’inceste restent condamnés car les autres périséxualités, telles que l’homosexualité ou la transsexualité, sont dorénavant acceptées et tolérées ; ses représentants bénéficiant des mêmes droits que les autres citoyens « normés » et n’étant surtout plus menacés.2

Et si le genre n’est pas nouveau, les « porn studies » s’avèrent elles nettement plus contemporaines. Ce n’est qu’à partir de l’après-guerre – 1950 – que de sérieuses études scientifiques ont été menées3 pour la première fois. Bien que publiées et diffusées partout en Occident, les résultats de ce type d’études n’ont pas nécessairement influencé de manière homogène les sociétés qu’elles ont pénétrées. En France, les débats au sujet de la pornographie s’articulent plutôt autour de la thématique de la protection de l’enfance, alors qu’aux Etats-Unis, c’est la dégradation des femmes qui est au centre des préoccupations de l’opinion publique. En France, les lois et l’opinion se forment autour de valeurs universelles, alors qu’aux Etats-Unis, l’influence des lobbies et des communautés prime parfois sur l’intérêt collectif. Pourtant, la Loi n’évolue pas toujours d’une manière très logique. Ainsi, dans l’Hexagone, un mineur accède légalement à la majorité sexuelle dès l’âge de quinze ans, alors qu’il n’est légalement autorisé à visionner quelque chose qui est considéré comme pornographique qu’à partir de dix-huit ans.

Lucide, Bertrand Russel écrivait : « Les gens aux opinions toutes faites vous disent que ces images font un tord considérable à autrui, quoique pas un seul parmi eux ne veuille reconnaître qu’elles lui aient fait du tord à lui-même. » La pornographie peut donc être identifiée, à défaut de pouvoir aboutir à une définition cohérente, précise et universelle du genre : est pornographique ce qui pourrait potentiellement blesser la pudeur de certaines personnes – voir l’innocence, dans le cas des mineurs. N’est pas pornographique tout ce qui ne dérange pas la sensibilité des membres les plus conservateurs de nos sociétés, et de la loi, qui, elle, par définition, occupe rarement les avant-postes du progrès et des libertés.

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La pornographie dans l’Histoire

Comme mentionné précédemment, la pornographie – en plus de ne pas être précisément définissable – n’est pas un phénomène nouveau. Au contraire, un demi millénaire avant même la naissance du Christ, la « pornographia » aurait été inventée par Parrahasios d’Ephèse ; lui qui était considéré – par Pline l’Ancien (23-79) – comme le plus grand artiste pictural de son temps, au point que ses peintures firent école : « Parmi ses œuvres aujourd’hui disparues, des peintures exécutées dans un style réaliste représentant – un corps prostitué – parfois nu ou accouplé suivant quelques postures (schemae) » (Histoire naturelle, XXXV, trad. J.-M. Croisille).4 Seulement, déjà à cette époque, l’artiste fut contraint de s’exiler, lui, « l’ami du luxe » ou du « temps perdu », poussé à l’exil forcé pour avoir osé réaliser son autoportrait en Hermès (XXXV, 67-71). On peut aussi se souvenir de l’empereur Tibère, collectionneur notoire de pornographia (« libidines »). En l’an 300 après la naissance de J.-C., un penseur néo-platonicien aujourd’hui oublié du grand public, Atheneus (né à Naucratis, Egypte), évoquait dans ses écrits un dîner entre « grands philosophes » ou fût évoqué un [pornographos] (in Les Deopnosophistes, dit « Le Banquet des sophistes », frag.). Dans l’essai Le Sexe et l’Effroi (1994), Pascal Quignard, souligne que le terme « pornographie » n’existait certes pas encore du temps des Anciens, mais il en était de même pour les mots « hétérosexualité » ou « homosexualité », qui ne sont apparus dans le vocabulaire qu’à partir du XIXe siècle. « Pornographie » ne signifie donc pas exactement la même chose que « pornographia », (la peinture de prostituées). Philippe di Folco explique lui avoir retrouvé des gravures provenant des Chronique de Nuremberg (Hartmann Schedel), qui déjà, au XVe siècle, montraient des choses « incroyablement obscènes », comme « des femmes agenouillaient face à un homme, le sexe en érection, attendant, les unes après les autres, de pouvoir lui « offrir » une fellation.

Lors de son pontificat éphémère (1522-1523), Adrien VI ordonna de couvrir les parties génitales des statues d’une feuille de vigne (voir Statue de Mercure tenant le caducée).Impopulaire, réactionnaire, conservateur, ce Pape fut haï par une très grande majorité des Romains, qui le considéraient comme « un barbare inculte. » Pour l’anecdote, il fut le dernier Pape allemand, avant Benoit XVI.

Il n’est pas non plus incongru de mentionner « l’Index Librorum Prohibitorum » (index des livres interdits), mis en place quelques années plus tard par Paul IV, en 1559. Preuve ultime du désir de censure de l’église et de son emprise sur « les masses », l’Index fut mis à jour régulièrement et ce jusqu’en 1961.

D’une manière générale, à partir des années 1530, une vague importante de pudeur envahissait la société « renaissante ». Le plus célèbre exemple de ce retour à l’ordre moral est, sans aucun doute, le cas du « Jugement Dernier, de Michel-Ange, qui fut barbouillé par Daniele da Volterra – en rajoutant un petit buisson pour couvrir les parties intimes des sujets peints par Michel-Ange. Volterra gagna le surnom de « Il Braghettone » (le « faiseur de culotte »). Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, comme le mentionne la sociologue Michela Marzano dans son ouvrage La Pornographie ou l’Epuisement du Désir, le terme « obscène » est employé pour la première fois en 1534, même si son usage resta assez rare jusqu’au XVIIe siècle.

Le lexicographe Pierre-Claude-Victoire Boiste (1765-1824), intègre dans son Dictionnaire universel de la langue française, paru en 1800 chez Desray, le mot « pornographie » comme dérivé du terme « pornographe », qui, comme mentionné précédemment, se résumait à définir l’acte de « traiter de la prostitution. »

Au XVIe siècle, le Cheikh Nafzaoui, auteur du célèbre « Al-rawdu l’-âtir fî nuzhati l-khâtir », Le Jardin Parfumé avait déjà inclus à son œuvre des recommandations telles que comment augmenter la taille du pénis, ou rétrécir la vulve d’une femme, preuve que les notions de performances sexuelles et de taille des organes ne sont pas des fantasmes contemporains résultant d’une hyper médiatisation de la pornographie et d’une société moderne qui serait de plus en plus violente – comme le laisse entendre les penseurs et les médias de notre époque.

En réaction a cette pornographie envahissante décomplexée par la liberté de ton des « Lumières » et la volonté de tuer Dieu – « Dieu est mort » -, les conservateurs et autres âmes pudiques développent donc la notion d’érotisme, ou plutôt de « pornographie montrable », et donc non obscène : l’érotisme devient une métaphore de l’amour. « L’érotisme est la mémoire du sexe », écrivait Georges Bataille (L’Erotisme, 1957), c’est une sorte de pédagogie de la continence. La différence avec la pornographie, c’est donc que l’érotisme censure l’orgasme, « parce que les êtres qui jouissent sont déchus de toute humanité », écrit Jacques Waynberg qui complète son raisonnement en rappelant que « sans érection, la pornographie n’existe pas. »

Alors, puisque l’érection est l’essence même de la pornographie, il est logique, dans le cadre d’un raisonnement global, de citer Pierre Bourdieu, qui, dans son essai La Domination Masculine, cible les effets qu’exercent, à travers cette domination « particulièrement vicieuse », le fait d’assigner « aux femmes la responsabilité de leur propre oppression, en suggérant, comme on le fait parfois, qu’elles choisissent d’adopter des pratiques soumises » et même, qu’elles y prennent du plaisir. Pour rappel, c’est Sigmund Freud qui détermina que, par nature, l’homme était sadique – le bourreau qui prend plaisir à faire souffrir sa victime -, et la femme masochiste – qui aime son bourreau. La pornographie n’est donc pas, historiquement et sociologiquement, un phénomène à part : elle ne fait que retranscrire la nature profonde de l’être humain et la mettre en image.

Puis, après des siècles d’oscillations, la morale se calme enfin, et comme l’explique très sobrement Philippe di Folco : « Entre 1800 et 1960, rien ne change ». Cependant, il est probablement utile de nuancer cette affirmation, puisque c’est à cette période que justement, nait le cinéma (inventé en 1895, par les frères Lumière) et que, systématiquement, dès l’apparition d’une nouvelle technologie, elle sert la représentation du sexe. C’est logique, mécanique, algébrique. Il utile de mentionner que dès les débuts du cinéma et l’invention des caméras, des films pornographiques ont été tournés, souvent de manière amateur et relativement clandestine, mettant en scène des prostitués avec des clients à l’intérieur de maisons closes. Même si aujourd’hui, il reste peu de traces de ces premières « œuvres », on peut encore retrouver la trâce de quatre productions françaises : «La Coiffeuse» (1905 – durée 1 min), «L’heure du thé» (1925 – durée 5 min), «Agenor fait un levage» (1925 – durée 8 min), ou encore «Massage» (1930 – durée 7 min), selon le site internet nuddz.com. Ainsi, sous l’occupation, il est mentionné, dans le documentaire de Patrick Buisson « Amour et sexe sous l’occupation », que des films pornographiques étaient couramment diffusés dans les maisons closes parisiennes, particulièrement prisées des Allemands. Rien n’a donc changé. Dans « Curiosités esthétiques  (III, V) », Baudelaire écrit : « […] si ces sujets étaient traités avec le soin et le recueillement nécessaire, ils ne seraient point souillés par cette obscénité révoltante, qui est plutôt une fanfaronnade. » Preuve que même si la pornographie reste classée au rayon « underground », elle n’est en fait en rien marginale, et ce depuis des siècles…

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L’Âge d’or de la pornographie

Dès la belle époque (1900), le sexe en image est un moyen de gagner de l’argent. On parle alors de « films polissons ». Vingt années après la fin de la seconde guerre mondiale, que « l’amour physique » et la pornographie sont sortis du ghetto. La mafia italo-américaine met en place dès les années 1930 des machines à sous dans des commerces qui, souvent, disposaient de « back-room » (pièce cachée) dans lesquels étaient projetés les fameux « five cent blue movies (Blue renvoie à la notion de cacher, de clandestinité). Il est évident qu’ensuite l’influence de l’église diminue au profit du progrès, stimulé par un désir de tout reconstruire sur de nouvelles bases « saines » et plus scientifiques qu’idéologiques. La science supplante la foi et confronte cette dernière en permanence à ses mensonges ; plus personne n’est dupe. Or, et ce même si les religieux considèrent que la religion est un objet de pensée sacré, il apparaît que l’influence de l’église s’amoindrie en Europe, au profit de la politique, qui prend le relai ; les peuples ayant trouvé en l’Etat et ses grands hommes un vecteur plus efficace d’épanouissement et de sécurisation que ne pouvait l’offrir les désuètes chapelles des curés obsolètes. La lecture et la culture n’étant plus l’unique privilège des fortunés et du clergé, le peuple s’émancipe petit à petit de sa condition originelle, trouvant d’autres moyens de distraction loin du contrôle des hommes de foi, comme par exemple la télévision, la littérature ou les loisirs. Quand, en 1920, Jacques Chardonne parlait, dans son incontournable ouvrage « L’épithalame », d’amour et des difficultés du couple, il pouvait éventuellement choquer les plus délicats, non pas pour cause d’obscénité, mais simplement à cause du caractère extrêmement violent de la stricte vérité, celle que l’église aurait préférée cacher, pour préserver l’union sacrée, ou plus simplement les valeurs du mariage.

En 1930, déjà, le fameux code Hays, entre en vigueur aux Etats-Unis avec pour but de préserver les valeurs morales des spectateurs. Tout ce qui pourrait permettre aux public de s’enticher des héros penchant du côté du crime, du péché, des méfaits et du mal doit être éradiqué des productions cinématographiques. Puis, dans les années 1950, tout était toujours pareil, ou presque, malgré quelques frémissements libertaires : En 1953, Françoise Sagan fit un scandale mondial avec Bonjour Tristesse, qui provoqua un tollé sans précédent chez les conservateurs, puisqu’elle y racontait l’histoire d’une jeune fille découvrant l’amour, le vrai, celui que l’on consomme avec un garçon. On parlait alors d’œuvre osée, quasiment pornographique, néfaste pour la jeunesse. En 1955 la Fox coupa la scène du film 7 ans de réflexion dans laquelle Marylin Monroe, passant au dessus d’une bouche d’aération, a sa robe qui se soulève, révélant ainsi sa petite culotte… A la même époque aux Etats-Unis, le déhanché d’Elvis Presley fut lui aussi proscrit et condamné, également considéré comme « pornographique. »Et alors que leurs ainés avaient œuvré à rebâtir la France dans le calme et la sérénité, les « baby boomers », lassés par ce calme circonstanciel, firent exploser les frontières de la morale. Aux Etats-Unis, le rock psyché de Jimi Hendrix ou de Janis Joplin firent des années 1960/70 une période charnière de la libération de la jeunesse, sur fond de protestation sociale et humaniste : la guerre Vietnam servit de prétexte.

En France, en 1968, les jeunes eurent pour volonté d’en finir avec les héros du passé, et poussèrent le Général de Gaulle à quasiment démissionner – ce qu’il fit deux ans à peine plus tard. Mai 68 fut, en ce sens, une formidable explosion de liberté, qui allait faire entrer l’Occident dans une période d’insouciance, ou tout était permis au nom de l’épanouissement et de la découverte. Entre 1966 et 1976, il y a un vide juridique partout en Europe comme aux U.S.A. : les juges n’osent plus interdire. La peine de mort, pendant cette période, n’existe plus aux Etats-Unis (elle est appliquée à nouveau à partir de 1977). C’est étrange, n’est-ce pas ? Parce que justement, c’est pendant cette période que précisément, l’âge d’or de la pornographie s’est déroulé, explique Philippe di Folco.

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Pourtant, Janine Mossuz-Lavau nuance cette théorie qui laisserait sous entendre que la libération sexuelle – et donc l’âge d’or du porno – a été le fait d’un changement brutal de la société : « Depuis les années 1950, nous vivons dans une période de libération sexuelle continue. Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, qui affirment que Mai 68 a agit comme un catalyseur de liberté et que cela a ensuite été suivi par le prétendu « retour à l’ordre moral » , maintes fois dénoncé, je n’y crois pas du tout ; cette libération a été lente et continue, il n’y a pas eu de révolution majeure. » Finalement, Philippe di Folco aussi abonde dans ce sens, mais dans le cadre d’un raisonnement plus global : « Les moments de liberté sont toujours condamnés par des vagues de répression dans l’Histoire ; cela marche par cycles. »

Maintenant que les causes ont été établies, il est possible de déterminer les conséquences ainsi que de lister les faits marquants de ces moments. A partir de la fin des années 1960, on commence à ne plus parler d’onanisme, mais de masturbation. La pornographie, à cette même époque, devient une arme pour les minorités – comme les homosexuels – et les femmes. Des mouvements tels que le F.H.A.R. (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) ou les Gazolines gagnent en visibilité en France. Alors que la sodomie, le travestissement et les périsexualités sont encore condamnés très sévèrement, la pornographie émerge, explose, et se propage. Ainsi, en 1972, le film Gorges Profonde (Deep Throat) sort, et, à la surprise générale, connaît un succès mondial colossal : produit avec seulement 25 000 dollars, il en rapportera plusieurs centaines de millions, restant au sommet des box office pendant des années, malgré la censure importante5. Les gens se ruent dans les salles pour admirer les exploits buccaux de l’actrice Linda qui devient une égérie et un objet de fantasme pour des millions d’hommes à travers le monde.6 Grâce à ce film, la fellation est banalisée. Et partout, la vague porno déferle. Dans Paris, les cinémas qui projetaient des films porno se multipliaient à un rythme effréné, et les queues pour y rentrer s’allongeaient. La jeunesse se rêvait libertaire, avec pour seul interdit la contrainte, puisque « être adulte, c’est se contraindre. » Or, avec le porno, « jouir, c’est vivre. »

Mais toute libération entraine forcement une répression. Dès l’explosion de la consommation de pornographie, les conservateurs réagissent, au nom de la morale et des vertus familiales et traditionnelles, et s’attèlent à censurer ce qu’ils jugent obscène. En 1973, le cas Miller contre l’Etat de Californie (Miller v. California) entérina pour la première fois la censure au nom de l’obscénité. Sur les neuf juges de la Cour suprême américaine, cinq – c’est-à-dire la majorité d’entre eux – déterminèrent que : « Le matériau obscène est défini comme étant, pour une personne normale, en appliquant les normes contemporaines de la société, de trouver, dans l’ensemble [du média], un appel à la lascivité, qui représente ou décrive, d’une façon manifestement agressive, un comportement sexuel tel que le définit la loi applicable des États, et que, pris dans son ensemble, [le média] manque d’une valeur littéraire, artistique, politique ou scientifique sérieuse. » Pour Rappel Marvin Miller était l’un des plus grands publicitaires de la côte Ouest américaine ; il fût condamné en première instance, en appel, puis ultimement par la Cour suprême pour avoir distribué, en toute connaissance de cause, du matériau obscène – en l’occurrence pour avoir mené une campagne publicitaire de masse d’un livre illustré. En France, alors que Brigitte Lahaie affole les hommes, tous genres confondus, le classement « X » vient faucher l’essor du porno. A partir de 1975, les mineurs de moins de dix-huit ans n’ont plus le droit de rentrer dans une salle de projection « X », les films considérés comme pornographiques sont taxés plus lourdement que les autres (33 % au lieu de 18,6 %, entre autres)7 , les importations sont limitées et selon l’article 227-24 du Nouveau Code pénal, la diffusion de ces films, à partir du moment où ils sont « susceptibles d’êtres vus ou perçus par des mineurs », constitue un délit passible de lourdes sanctions pénales (trois ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende). Tout adulte qui, sciemment, serait reconnu coupable d’avoir emmené un mineur dans une salle de projection « polissonne », est également passible de sanctions. Contrairement au laxisme que dénoncent les associations de protections de l’enfance et de la pudeur – les gardiens de l’ordre moral -, on est très loin éloigné de la liberté totale en la matière.8

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Replongée de force de son ghetto, la pornographie s’est adaptée, une fois encore. L’arrivée de la vidéo (VHS) a permis de diminuer les coûts de production des films, et donc, malgré la loi de classification « X », de les rendre à nouveau rentables. Pour Philippe di Folco, c’est à partir de ce moment là que le porno s’est industrialisé, ce que, par contre, conteste Pierre Woodman, célèbre réalisateur et producteur de films « X », qui lui considère que « l’arrivée de la vidéo a tellement tout fait chuter, que ce milieu est devenu un espèce de truc marginal, un véritable ghetto. » Il poursuit en expliquant : «  J’ai été le premier à aller à Budapest pour faire un casting et ramener des jolies filles en France, à une époque où les françaises du X n’étaient vraiment pas belles. Toutes les filles du X, en France, entre la fin de l’âge d’or et le début des années 1990 étaient moches. »

Puis, l’arrivée du SIDA au début des années 1980 a tout d’un coup, ramené brutalement à la réalité tous ceux, qui peut-être, avaient oublié que le sexe pouvait aussi avoir des conséquences graves et mortelles. C’est certainement ce qui a, en plus des mesures de censure, fait sonner « la fin de la récréation » pour tout ce petit monde du X, qui venait de vivre son âge d’or.

[Partie 2] & [Partie3]

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1 Il écrit à ce propos : « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : “Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d’autres gosses ?” Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même. » Et ailleurs : « J’avais besoin d’être inconditionnellement accepté par eux. Je voulais que les gosses aient envie de moi, et je faisais tout pour qu’ils dépendent de moi. » (Le Grand Bazar, Éditions Belfond, 1975).

2 La loi du 4 août 1981 (n°81-736) a amnistié les outrages publiques à la pudeur qui étaient aggravés pour les homosexuels. La loi n°82-683 du 4 aout 1982 dépénalise finalement l’homosexualité, ce qui va ammener à la naissance d’une protection juridique des homosexuels par la création de lois anti homophobes.

3 L’une des premières « Porn Studies » a été « Les Rapports Kinsey » (Kinsey Reports en anglais), qui sont deux livres découlant des recherches du Dr. Alfred Kinsey sur le comportement sexuel humain : Sexual Behavior in the Human Male (1948) et Sexual Behavior in the Human Female (1953), qui représentent un apport essentiel à la recherche sur la sexualité humaine moderne. (source : wikipédia)

4 « Dictionnaire de la Pornographie » (2005), dirigé par Philippe di Folco, publié aux éditions PUF.

5 « Inside Deep Throat », par Fenton Bailey et Randy Barbato

6 « Ordeal », par Linda Lovelace

7 Loi n° 75-1278 du 30 décembre 1975 – Article 11

8 « Penser la pornographie », par Ruwen Ogien

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

Une réponse

  1. Jimmy

    En tout cas une chose est sûr, le porno a encore de beaux jours devant lui. Pour ma part, je regrette les films à la Marc Dorcel… Maintenant ça ressemble plus à de l’abattage sans réel intérets, dommage…

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