Sonia Rolland est belle, drôle, sympathique, spontanée et engagée. Plus qu’une ex Miss France, elle est aujourd’hui une actrice accomplie, reconnue dans son métier comme par le grand public, au point que tout le monde a presque oublié qu’un jour, elle défila avec une écharpe tricolore dans un concours de beauté. J’ai donc été à la rencontre de cette femme hors du commun…

Sonia Rolland

A onze heures un lundi matin, je retrouvais Sonia à la terrasse du café. Elle m’explique qu’elle est fatiguée car elle vient juste de rentrer d’un voyage avec l’équipe de France de basket. Pourtant son visage n’accuse aucun signe de relâchement. C’est sans doute pour cela qu’elle fût Miss France 2000 et pas une autre…

Directement, le tutoiement est de rigueur, et la langue de bois rangée au placard.

 Raffael Enault: Tu bosses sur quoi en ce moment ? 

Sonia Rolland: Je travaille actuellement sur trois projets d’écriture. Sinon, j’étais ambassadrice de l’équipe de France de Basket. Elles ont perdu, mais il faut dire que l’arbitre, c’était vraiment une naze !

En ce moment, j’écris une série que j’ai proposé à Canal Plus au sujet des « courtisanes modernes » qui va s’appeler « Michtos ». Pour la faire courte, c’est l’histoire d’une mannequin, qui arrivée à un certain stade de sa vie, va choisir ce travail là, et vu qu’elle est talentueuse, elle va devenir « LA madame de Paris ».

Et puis, il y a aussi le court-métrage que j’aimerai réaliser au printemps prochain. Pour ce projet, la région de Bourgogne me soutient déjà financièrement ! C’est l’histoire de deux ados qui vivent sans leur mère.

A 18 ans quand tu es devenue miss France…

Avant l’élection de Miss France, je jouais au basket à Cluny ! Honnêtement, je voulais devenir comédienne, mais je n’arrivais pas à m’identifier à une « icône » qui me ressemblait, puisqu’il n’y en avait pas. En France, à la télé, à part Mouss Diouf, il n’y avait aucun black. Les seuls qui me ressemblaient finalement, c’était les Afro-Américains car il n’y avait pas d’Afropéens.

J’ai reproduit par mimétisme les mimiques des miss. Ca a été mon premier rôle en tant que comédienne en fait, car avant de devenir Miss Bourgogne, je ne savais même pas ce que c’était qu’un concours de Miss. J’étais plutôt un garçon manqué !

Alors t’es devenue Miss comment ?

En jouant au basket !  C’est courant que des recruteurs viennent « chercher » sur les terrains de sport les jeunes modèles de demain, surtout dans le volley et le basket.

Le décalage devait être important entre toi et certaines autres candidates, qui elles rêvaient de devenir Miss depuis leur enfance…

C’est clair ! Certaines filles étaient dans cet univers depuis leur plus jeune âge, avec souvent les parents qui les poussaient derrière. Ca peut vraiment devenir un truc à la Little Miss Sunshine, parce que ça coûte une fortune en déplacements et en frais divers les concours de beauté !

Les actrices rêvent toutes de tourner avec Godard par exemple, mais moi quand j’étais petite, je rêvais plutôt de jouer dans des films d’action. J’aurais adoré faire X-Men ! Bon, j’avoue, aujourd’hui j’adorerais tourner avec Godard !

Comment es-tu partie du Rwanda avec tes parents pour atterrir au fond de la Bourgogne à Cluny ?

Mon père était imprimeur, et suite à un divorce, il est arrivé au Rwanda pour justement ouvrir une imprimerie. Là bas, il a rencontré ma mère qui était secrétaire. Il est tombé amoureux d’elle, mais ce n’était pas évident pour eux de vivre cette histoire publiquement, à cause notamment de la ségrégation. Les femmes tutsis n’avaient pas le droit de sortir avec des blancs. Donc il l’a épousé. Elle avait bénéficié de la politique des quotas, qui permettait à 1% de Tutsis de faire des études. Ils avaient ouvert ensemble un club à l’époque qui était « The place to be » au Rwanda, une sorte de Palace de là-bas qui s’appelait « l’Auberge des Milles Collines. » C’est là où les Français de passage rencontraient les plus belles femmes du Rwanda. Il faudrait faire un film à ce sujet, car tous les bébés métisses qui sont nés à cette époque là « grâce » à ce lieu, c’est incroyable.

On est arrivé en France en juin 1994 dans des conditions catastrophiques. Mes parents avaient tout laissé derrière eux. De directeur d’entreprise au Rwanda, il est passé à tourneur/fraiseur en arrivant France. C’était un retour très violent.

Tu as véritablement commencé ta carrière d’actrice dans « Les Pygmées de Carlo, c’est ça ?

Oui, exactement. La première fois que le film a été projeté – c’était au festival de Saint Tropez – j’étais tétanisée par le stress : c’était la première fois pour moi ! En sortant de cette salle, j’ai été très étonnée : le regard des gens avait un peu changé à mon égard. Je n’étais plus seulement qu’une « gentille Miss », j’étais un peu devenue une actrice, même si dans ce film, je n’ai pas fait de prouesses. Dans le cinéma, les gens rejettent l’univers des concours de beauté, donc la reconversion n’était pas évidente à faire. Je ne me sentais pas à ma place à mes débuts dans ce milieu, j’avais l’impression d’avoir tout le temps à m’excuser de tout. Pendant au moins cinq ans, cette image de Miss France m’a collé à la peau.

Et puis, il y a eu Léa Parker. J’ai du faire six fois le casting pour avoir le rôle, six « calls back » et je ne comprenais pas pourquoi. Au bout d’un moment, j’en ai eu marre, j’étais persuadé que M6 ne me voulait pas. Et puis le réalisateur est venu me voir boxer – à l’époque je m’entrainais avec Kamel Chouaref. Deux semaines plus tard, alors que j’étais passée à autre chose persuadée que je n’avais pas eu le rôle, j’ai reçu un appel : « t’es prise ! » Trente minutes plus tard, je signais au siège de M6.

Tu penses que ça a été formateur pour toi ?

 Ca a été extrêmement formateur. En tout, on a tourné plus de cinquante épisodes. Pendant deux ans et demi, je ne sortais plus, je ne pensais qu’à ça.

Un jour, alors que j’avais été prise pour un super film, j’ai été obligée de refuser le rôle, puisque je n’avais pas le temps à cause du tournage de la série. Après ça, j’ai décidé d’arrêter, puisque je n’avais pas envie de m’enfermer dans un seul rôle.

Ca te tenterait quand même de refaire de la télé ?

Oui, mais une télé bien choisie alors ! Si j’accepte à nouveau un rôle dans une série, c’est que j’aurai très mûrement réfléchi cette décision au préalable.

 Hey, t’as quand même tourné pour Woddy Allen !

Oui ! (elle rigole). C’était très anecdotique, mais j’ai adoré !

MV5BMTk2MTM1MTU5Ml5BMl5BanBnXkFtZTcwMjQyODA2Nw@@._V1._SX640_SY816_

Aujourd’hui, tu es très engagée dans la lutte contre la discrimination envers la communauté afro. C’est rare les icones « proud to be black » en France…

Avec quelques filles, on a créé une association (Destin Commun) parce qu’on  en avait marre d’être tout le temps dans « la réaction » face à des choses scandaleuses à notre égard, dans la presse et dans la mode notamment. Dernièrement j’ai vu que les Galeries Lafayette avaient fait un thème « esclavage. » Il paraît que c’est le comble du chic…

Comme les basket Adidas de Jeremy Scott…

Oui, et il y a eu aussi Mango, rappelle-toi, qui avait sorti des bijoux stylés esclave. Mais tu sais, j’ai toujours été honnête : je suis métisse, ma mère est noire, mon père est blanc. Je trouve ça aberrant que le milieu de la mode puisse se permettre de faire ce genre de choses sous prétexte que c’est chic et que c’est de l’art. Je suis absolument pour que l’art s’exprime sous toutes ses formes, mais pas si ça insulte l’histoire d’un peuple. Si on faisait la même chose avec d’autres communautés, ça passerait nettement moins bien. On fait ce genre de chose en France parce qu’on peut encore. Aux Etats-Unis, ça ne serait jamais sortie une telle collection. Ici on se permet ce genre de choses parce qu’il n’y a pas d’organisations suffisamment puissantes pour les dissuader.

Pourtant, en France, nous avons une communauté noire qui existe, et dont on devrait être fier. Les Antillais sont français, les Réunionnais sont français… Donc il faudrait à un moment qu’on arrête l’hypocrisie, celle qui met « positivement » les blacks dans des cases. On créé des chaines de télé spécialement pour les black genre RFO, des radios (Tropic FM), etc… Pour moi, c’est de l’hypocrisie intellectuelle, tout simplement, et il faut que cela cesse.

Les décideurs sont dans une sorte de « posture » qui les empêche de voir la réalité des choses. Leur position de privilégiés ne leur permet pas de comprendre ce que vivent les blacks en France au quotidien… Ayant grandi avec une mère noire et un père blanc en Bourgogne, je peux t’assurer que je sais ce que c’est le « délit de faciès » et le racisme.

Tu en as souffert ?

J’en ai même souffert en tant que Miss France, mais je n’en ai pas parlé, car je ne voulais pas me positionner comme une victime. En tout, j’ai quand même reçu 2 700 lettres d’insultes et de menaces à l’époque. J’avais dit à Geneviève (de Fontenay) : « non, on ne va pas mettre l’accent là-dessus, car ça serait comme donner raison à tous ces connards ». Et si tu te rappelles bien, c’était aussi « la grande époque » de Bruno Megret, et j’ai refusé d’offrir une tribune à ce type de personne pour qu’il puisse s’exprimer. La meilleure réponse qu’on peut donner à ces gens là, c’est la réussite.

Aujourd’hui tu souffres encore de ce racisme ?

Non pas au quotidien, car je pense que je suis une privilégiée. Mais par exemple dans le cinéma, les scénarios indiquent toujours le type de personnages recherchés… J’aimerais pouvoir lire plus souvent des scénarios sans que l’origine de mon personnage soit indiquée dessus.

Toi tu peux me citer le nom d’un acteur noir avec lequel on monte un film aujourd’hui ?

Denzel Washington.

Non, en France !

Ah, Omar sy.

Dans quel registre ?

Dans la comédie

Voilà… Alors que Denzel Washington ou Will Smith peuvent jouer dans tous les registres. Mais il faut aussi comprendre pourquoi c’est différent chez eux. Ils se sont organisés, avec des mécènes comme Quincy Jones qui a financé Le Prince de Bel Air ou La couleur Pourpre par exemple.

Il y a Spike Lee aussi…

Exactement, d’ailleurs c’est lui qui a lancé Denzel Washington ! En France, on va se contenter d’avoir deux ou trois acteurs blacks pour « le quota », et ensuite on va surcommuniquer à leur sujet. Résultat, c’est hyper gênant, et même quelqu’un comme Omar est très gêné par ça. Il dit lui même qu’il n’est pas le seul en France et qu’il n’a vraiment pas envie d’être « la caution noire » des Français.

Et puis, il faut être sincère : il y a tellement de problèmes actuellement dans le cinéma français que je pense que le problème black est en bas de l’échelle des priorités. Il faudrait simplement que le cinéma finisse par ressembler naturellement à la société.

Tu trouves donc que le cinéma est vraiment en décalage avec la réalité ?

Un petit peu beaucoup oui ! Il y a quelques personnes qui ont compris que la réalité pouvait fonctionner aussi au cinéma, la preuve avec « Intouchables. » La vraie star, ce n’est pas les acteurs, c’est le scénario.

A vouloir dénoncer le racisme à outrance, parfois on en arrive aussi à faire n’importe quoi. Ce côté « bienveillant » est très dérangeant, alors qu’il suffirait simplement de dire les choses telles qu’elles sont. Quand on est dans la justesse, ça ne peut que fonctionner.

As-tu toujours été une militante ?

Non, je le suis devenu avec le temps. Jusqu’à mes 24 ans, je n’avais pas pris conscience que ça pouvait être un sujet aussi « politique. » Quand on a vingt ans, on est très individualiste, on pense d’abord à sa carrière. Et puis, il me fallait d’abord réussir avant de pouvoir porter de tels arguments.

Quand le magazine « Elle » a publié un article au sujet de « comment les noirs étaient rentrés dans l’Histoire » j’ai protesté, puisque l’idée du papier c’était globalement d’expliquer comment les noirs étaient passé du « streetwear » à la mode. C’est choquant d’être réduit à ça. Ma mère par exemple, comme tous les gens de sa génération, n’a jamais porté de jogging.

 Tu es également très investie dans l’action humanitaire en Afrique…

 Oui. Tu sais, on est très vite taxés d’être communautaire, mais on l’est tous un peu.  Ca me désole de voir que l’Afrique ne se développe pas, et ce en grande partie à cause de la corruption. Etant originaire du Rwanda, je finis actuellement un projet de documentaire qui s’appelle « Rwanda mon amour » pour responsabiliser certains dirigeants pour leur montrer ce qu’est devenu le Rwanda : un pays incroyablement dynamique, bourré de potentiel, qui paradoxalement ne vit presque que de l’aide internationale. L’Afrique doit se responsabiliser, et arrêter de se placer en victime par rapport à l’Occident. Et c’est pareil pour nous les noirs en France, on ne peut pas ne faire que se plaindre, sans jamais agir. Bien sûr que c’est plus dur que pour « les autres », mais c’est encore plus salvateur à la fin : le plaisir est proportionnel à la souffrance subie pour arriver jusqu’au succès.

 Penses-tu que le racisme à l’égard des noirs soit plus virulent que celui à l’égard des maghrébins par exemple ?

En France, il y a une xénophobie qui est très violente, mais qu’on refuse de voir : elle est insidieuse. Ce n’est pas pour faire de la « black paranoïa », mais j’ai l’impression que c’est mieux de ne pas en parler. Dès qu’on en parle par contre, ça pose aussi problème. J’ai l’impression qu’il y a un problème spécifique avec le fait d’aborder les problèmes des noirs dans ce pays. Pourtant, nous sommes le pays en Europe qui devrait justement se gargariser d’avoir une telle communauté afro. A force d’isoler les gens, il risque d’y avoir une réponse violente à un certain moment. Le problème en France, c’est les non dit.

Il y a aussi un problème avec « les élites. » Le révèrent Jesse Jackson m’avait dit : « En France, vous avec un énorme problème : il n’y a pas d’organisation suffisamment fédératrice qui vous défende pour porter une révolution intellectuelle. »

Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on ne te demande jamais en interview et que tu aimerais que je te demande ?

Est-ce que je suis heureuse…

 Alors, est-ce que tu es heureuse ?

 Oui, je suis heureuse. Je suis en train d’accomplir tout ce que j’ai toujours voulu faire.

Qu’est-ce qui fait ton bonheur ?

Mes enfants, ils sont merveilleux et ils ont surtout déjà tout compris de la vie, c’est à dire la tolérance.

Tu aimes les humains ? 

Ils me déçoivent beaucoup. Je me rends compte que beaucoup ont une part d’ombre en eux…

Comme Cahuzac ? 

C’est bête de se faire chopper comme ça. Mais bon, il n’y a pas que lui, regarde certains « cols blancs » de l’UMP… C’est d’ailleurs ce qui me dérange cette espèce d’impunité des hommes politiques. Personnellement je serais favorable à un passage à la VIème République.

Tu veux voter Montebourg ?

Il est cool et il est Bourguignon.

Comme toi…

Oui, je suis d’ailleurs très chauvine et fière d’être Bourguignonne, c’est cette région qui m’a permis de devenir ce que je suis aujourd’hui. Je suis quelqu’un de profondément à gauche… En fait, je suis aussi black que française que bourguignonne…

*****************

Des cafés comme ça, je voudrais en prendre tous les jours…

A propos de l'auteur

Journaliste, Gribouilleur, Novö Pandore, etc...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.