Sophie Dulac est distributrice de cinéma – et de temps en temps productrice. Grâce à ses exigences artistiques, elle nous fait découvrir depuis des années un cinéma d’auteur international de grande qualité. Pour cette troisième édition sur la plus belle avenue du monde – comme elle ose le dire – elle organise un festival qui fait découvrir au public tout un pan passionnant et  peu connu du cinéma indépendant américain et redécouvrir des chefs-d’œuvre du septième art. C’est dans la salle de projection mythique de Publicis qu’elle nous a accordé un entretien.

© Harcourt

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Il faut avoir un grain de folie pour monter un festival à Paris non ?

Complètement (rires) ! Un énorme grain de folie ! Il faut être kamikaze, comme moi. D’ailleurs, c’est un peu dû à l’inconscience de la jeunesse à qui il n’arrive rien, et c’est lorsque l’on prend conscience de quelque chose que le danger survient. Oui il faut être fou ! Il faut surtout être bien entouré par de gens compétents et c’est ce que j’ai fait. Il faut avoir l’idée, puis la concrétiser et essayer de la mener à bien ! Il me semble qu’aujourd’hui nous y sommes arrivés !

Qu’entendez-vous par s’entourer de gens compétents ?

J’ai la chance d’avoir, par mon métier – je suis dans le cinéma depuis quelques années – une équipe. J’ai un programmateur, j’ai engagé quelqu’un pour structurer le festival, car je n’ai pas le temps de m’occuper de tout et puis j’ai un petit réseau qui m’a apporté son soutien, mais je ne vous cache pas que la première année – c’était en avril – ce fût d’abord un très grand moment de solitude et je me suis dit : « Comment va-t-on faire ! ». J’ai eu un moment de panique et puis, en définitif, tout s’est résolu.

Pourquoi à Paris n’a-t-on jamais réussi à faire un festival comme celui de Berlin, de Rome ou de Venise ?

Il y a plusieurs réponses. La première, c’est que Paris est un festival quasi permanent : il se passe toujours quelque chose, que ce soit au théâtre, en musique, au cinéma, ou en danse. Le deuxième point concerne les Champs Elysées. Je me suis posée la question: « Comment se fait-il qu’il n’y ait pas un grand festival international sur cet endroit unique au monde qu’est l’avenue des Champs ? » Deux réponses possibles : soit personne n’y a pensé, soit quelqu’un y a pensé mais n’a pas réussi à le monter. J’ai préféré la première solution. Et puis, dans ma famille, on n’a jamais baissé les bras, donc je me suis dit qu’on allait tenter le coup et, à la différence d’autres festivals comme Paris Festival, et j’ai décidé de faire un événement sur une unité de lieu, de temps et d’action, dans un seul et même endroit, comme sur la croisette en gros, avec les palmiers et la mer en moins. On ne bouge ni des Champs-Elysées ni de ses salles. C’est ainsi qu’on a décidé de faire ce festival !

C’est la troisième année, vous voyez une évolution par rapport au public, la presse, l’accueil ?

Je vois une grande différence. Déjà, par rapport à la programmation, nous avons réduit la case des horaires. Les salles, aujourd’hui, sont pleines, ce qui n’était pas le cas les deux premières années, et c’était normal. Désormais, beaucoup de professionnels veulent être sur le festival. Paris Coproduction Village, une plateforme de développement et de financement pour des projets de longs métrages, est un énorme succès. Cette plateforme participe à notre festival : ils pensent donc que nous sommes les bonnes personnes. Et puis, on a plus de cent personnes dans les salles pour assister aux projections de la sélection des films américains, ce qui est fantastique.

Lorsque qu’on remonte les Champs-Elysées tous ces kakemonos publicitaires donnent l’impression qu’un chef d’état est attendu !

C’est exact, on a fait cela tous les ans, mais cette année on voit bien mieux l’affiche. La lisibilité, c’est indispensable, et c’est valorisant de voir qu’un projet qu’on a pensé et monté, s’est réalisé : c’est un grand bonheur. Mais je peux vous dire que cela a été compliqué à monter ; je me suis heurtée à pas mal d’obstacles que j’ai réussi à contourner mais quand on veut, on peut ! C’est une vieille devise mais qui marche encore.

Les films américains qu’on peut voir depuis le début du festival sont étonnants, d’une grande variété de ton …

Oui, cette année, c’est très éclectique avec un petit focus afro-américain. Ils sont ce que j’ai envie qu’ils soient, c’est à dire des films inédits, avec une histoire, qu’importe le casting, et qu’il y ait une vraie volonté de cinéastes américains indépendants de faire du cinéma. Lorsque l’on connaît leurs difficultés pour se faire produire chez eux, aux États-Unis, et qu’ils viennent chez nous pour se faire produire, je me dis que c’est l’occasion rêvée de montrer leurs films. De plus ils sont tellement contents d’être là que c’est un bonheur de les inviter. Oui, c’est une belle sélection, j’en ai vu une vingtaine pour en garder neuf et l’idée est qu’ils puissent trouver un distributeur en France. L’année dernière, deux films ont trouvé un distributeur, et déjà cette année il y a deux films qui vont être distribués. C’est aussi ça le but de ce festival.

Et pour les avant-premières ?

La première année, c’était pour me faire plaisir que j’avais les films en avant-première, parce qu’on travaille ensemble avec les distributeurs, vu que je possède des salles. Mais cette année, ils ont compris l’importance que représente le festival, qu’il y ait du monde dans les salles sur les Champs, donc il n’y a pas eu de complication pour avoir leurs films.

L’image positive qu’a de vous la profession, a dû vous aider pour arriver à mener ce projet ?

Je peux avoir une belle image, mais ce que je cherche d’abord c’est surtout d’être en accord avec moi-même. Il y a une certaine éthique à respecter, une élégance à maintenir. Je ne sortirai jamais des films qui ne me conviennent pas ; appelons cela du respect vis à vis des spectateurs.

Faisons un flash-back, d’où vous vient cet amour du cinéma ?

Tout le monde aime le cinéma ! Moi j’avais un père qui me traînait, vraiment me traînait, voir tous les classiques du cinéma américain dans une salle qui s’appelait le Studio Bertrand rue du Général Bertrand, près de Duroc – qui n’existe plus malheureusement – tous les samedis. J’avais un grand-père qui, dans la salle où nous parlons, venait montrer des films en avant-première à ses invités et j’étais présente : j’aimais ça ! Mais il n’était pas question, il y a encore une quinzaine d’années, qu’un jour je fasse du cinéma dans ma vie ! Comme quoi il ne faut jurer de rien …

Il faut savoir changer ?

Non, il faut savoir saisir des opportunités dont vous pouvez imaginer qu’elles sont pour vous.

Vous pensez déjà à la quatrième année ?

Oui, bien sûr, l’idée c’est d’être pérenne, cette troisième année, c’était pour positionner le festival au niveau des professionnels et au niveau du public, et que l’on devienne incontournable.

Vous avez choisi trois personnes atypiques comme présidents d’honneur …

Oui, ils sont français et américains. Cette année c’est Bertrand Tavernier et Jacqueline Bisset. Bertrand est un exceptionnel connaisseur du cinéma américain, un superbe ambassadeur et il a décidé de présenter tous les films du répertoire ! Jacqueline Bisset fait une presse inimaginable et c’est bien de la faire redécouvrir au public français. Le troisième, c’est Keanu Reeves, et là, c’est une opportunité particulière. Au départ je ne pensais pas à lui pour être très franche, et c’est au détour d’une conversation avec un de mes amis qui travaille chez Universal et qui m’a dit que Keanu Reeves avait produit un documentaire et qu’il était désespéré de ne pas avoir de distributeur en France. J’ai vu le film, il se trouve qu’il est bien. J’ai donc invité Keanu Reeves et, du 13 au 16 juin, il est à Paris pour présenter « Man of Tai Chi» qu’il a réalisé et « Side by Side » qu’il a produit.

Cela ne doit pas être facile de trouver des présidents qui ont une certaine aura ?

Le problème dans ce festival c’est de trouver les talents disponibles qui ne soient pas d’une exigence hors norme. Il y en a quelques uns à qui j’ai dit non car ils voulaient tout ! De plus, je cherche des gens que j’estime être à la hauteur du festival. J’ai invité Kevin Spacey mais qui a décliné deux années de suite parce qu’il tournait sa série « House of Cards ». Et beaucoup d’acteurs sont en tournage, en plus d’avoir des exigences démentielles…

On retrouvera le même schéma pour l’année prochaine ?

Oui, on aura les avant-premières, le cinéma pour jeune public, les courts-métrages, la sélection américaine avec un focus peut–être asiatico-américano indépendant, ou latino, et on gardera cette case de programmation qui nous convient assez bien.

La programmation de ce week-end est très dense, il va falloir faire des choix drastiques!

Qu’est que vous avez d’autre à faire ? La météo annonce du mauvais temps ! Un temps à aller au cinéma, n’est-ce pas ?

A propos de l'auteur

Réalisateur, journaliste

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