Bientôt dix mois depuis les évènements du 7 janvier, presque un an que nos militaires patrouillent massivement les rues, protègent les lieux à risque et rassurent les citoyens. L’Opération Sentinelle est pérennisée courant avril 2015 et nous voilà habitués à cette prétendue situation d’exception. Je dresse donc un bilan de cette prolongation du plan Vigipirate.

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Après les attentats contre Charlie Hebdo et la prise d’otage de l’hyper-casher de Vincennes, le ministère de la Défense décide de déployer les militaires dans nos rues. Vous connaissez l’histoire : 10 000 militaires mobilisés en urgence, dont 6000 dans la seule région Ile de France, une protection des lieux jugés à risque, une alerte maximale de Vigipirate, et nous voilà sous protection militaire. En avril 2015, le Président Hollande déclare pérenniser l’opération et prolonger la situation d’alerte, du moins jusqu’à l’été. On commence à évaluer son coût, le ministre des finances, Michel Sapin, annonce le chiffre d’un million par jour. On décide aussi de réduire les effectifs, légèrement, et passons donc à 7000 militaires en postes, épaulés par policiers et gendarmes. Puis, en mai, on réévalue le budget de la Défense, on revient sur des réductions d’effectifs dans l’Armée en « sauvant » une dizaine de milliers de postes censés disparaitre. Enfin, on évoque beaucoup les soutiens aux militaires en poste, leur travail et leurs difficultés.

Et puis, plus rien. Vide médiatique et institutionnelle concernant l’évolution des évènements, la possibilité d’un retour à la normale ou au contraire la normalisation de ces sentinelles entreillées. À mon grand étonnement, on semble avoir simplement accepté, tout comme la menace Vigipirate constante depuis 1995, la permanence d’une protection militaire. La situation, dite d’exception, se normalise et, nous autres citoyens, ne devrions plus nous inquiéter. Ne pouvant accepter cette banalisation, je décide alors de faire un bilan de cette année sous Opération Sentinelle et contacte les institutions responsables.

Des modalités passées sous silence

Je comprends rapidement le silence médiatique. Après une après-midi entière à jongler de service en service, tous me renvoyant à une autre branche gouvernementale ou militaire, ne manquant d’ailleurs pas de noter mon nom, j’arrive à joindre l’EMA (Etat-Major des Armées) qui répondra à mes questions… par mail. Ne me laissant pas abattre j’opte donc pour une interview à distance, très convenante pour éviter les questions épineuses et les silences gênés mais, après tout, il s’agit de la sécurité nationale et je ne m’offusque pas. Cependant, à mes questions, on me renvoie un magnifique communiqué de presse reprenant ce que j’avais pu lire dans la plupart des articles d’Avril dernier dont je vous transmets un morceau tout ce qu’il y a de plus neutre :

« L’opération Sentinelle constitue une mission exigeante et difficile, autant que peuvent l’être nos engagements en opérations extérieures. Mission essentielle – participer à la protection directe de nos concitoyens – les militaires la remplissent avec détermination et constance. Les armées sont au rendez-vous depuis le lancement de cette opération, et continueront à l’être aussi longtemps que l’évaluation de la menace terroriste sur le territoire national l’exigera ».

Magnifique pièce d’autocongratulation : l’armée, fière et patriotique nous protègera aussi longtemps qu’il le faudra. Et c’est là qu’une réflexion de fond est essentielle : combien de temps nous considérerons-nous en état d’alerte ? Comment déterminons-nous une situation de crise dans ce cas précis ? Et surtout, quelle efficacité concrète à une telle opération ?

Là-dessus, aucune information. Un simple constat, « A situation exceptionnelle, dispositif exceptionnel », c’est ainsi que, frustré par ce mur de banalités, je décide de m’arrêter là. Seule information neuve, provenant du SGDSN (Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale), un grand bilan se prépare à la Défense et sera soumis au Président fin Novembre en vue de préciser la marche à suivre concernant la prolongation de l’opération. On semble donc bien envisager de normaliser cette situation d’exception, sans pour autant pouvoir m’informer de ses modalités. Il est trop tôt pour le dire, me dit-on à la SGDSN, m’incitant à penser qu’il sera bientôt trop tard. Je vous propose donc un bilan personnalisé de ce que j’ai pu réunir comme informations et mes interrogations en tant que journaliste et citoyen.

illustration vigipirate

Un renfort de budget à contre-courant

Le budget du plan vigipirate était, au début des années 2000 de 16 millions d’euros par an. Apport conséquent mais relatif quand on évoque l’ensemble du budget de la Défense (qui tourne aujourd’hui autour de 60 milliards). Depuis, et avec cette nouvelle opération, la LPM (Loi de Programmation Militaire) prévoit, avec le ministre de la Défense, un coût d’un milliard par an pour l’opération Sentinelle et donc une extension du budget de la Défense de quatre milliards sur la période 2015-2019. Cette extension de budget, assortie d’une annulation de suppression de postes militaires, 18 500 postes préservés, va directement à l’encontre de la tendance globale de rééquilibrage des dépenses gouvernementales dans un contexte de crise de l’emploi et des instances publiques.

Car, au million d’euros quotidien du déploiement de nos troupes armées, viennent s’ajouter les nécessaires hébergements, moyens de transport, changements d’équipes fréquents, renseignement et j’en passe (je n’ai de toute façon pas accès à leur détail). Ces dépenses phénoménales n’étaient pas censées durer. Pourtant, la 12ème LPM, prévoyant le budget militaire des quatre prochaines années, contredit, dans les faits, une opération de courte durée en faveur d’une tendance longue et coûteuse dont nous pouvons contester, à posteriori, la légitimité.

On peut se demander si, avec une forte crise de l’emploi, du logement, de l’éducation et une nécessaire transition énergétique, l’utilisation de ces milliards est pertinente. Je ne dis pas qu’il n’existe pas de menace terroriste sur notre territoire, j’essaie juste de souligner le bien-fondé, ou non, d’une telle opération, dont le coût n’est pas négligeable.

Des militaires bien employés ?

Au sein même des forces armées, le débat fait rage. Certains considèrent que ce travail de patrouille relève plus de la police que de l’armée. On peut ainsi remarquer que les militaires semblent relativement désœuvrés, en poste devant les lieux de culte, musées et ambassades. Dans un article du Monde on apprend, par exemple, que certains aident même des citoyens à porter leurs courses, en bons « voisins »… « La place de l’armée n’est pas dans les rues de France. Elle est là pour combattre l’ennemi au-delà de nos frontières. D’un point de vue strictement militaire, c’est une victoire de l’État Islamique car nos hommes sont en France » s’offusque le Colonel Goya, inquiétude considérée comme individuelle et passée sous silence par l’Etat-major des Armées lors de mes questionnements.

La véritable interrogation émerge lorsqu’on évite, in extremis et en parallèle de l’opération, une catastrophe dans le Thalys le 21 août dernier. Ou encore quand les renseignements et la police déjouent l’attentat potentiel contre une Eglise à Villejuif en avril 2015. Quel a été, pour le moment, l’utilité concrète des forces Sentinelle ? Des individus s’attaquent à une usine en Isère en juin dernier, doit-on maintenant surveiller les usines de France pour écarter la menace ? Comprenez bien l’absurdité de tels dispositifs, facilement outrepassés par de potentiels terroristes dont la « guérilla » moderne n’a aucune limite. Leur but premier est la peur, sans égard pour leurs cibles.

Les forces armées n’étant pas assez nombreuses pour être partout à la fois, quelle est leur propension réelle à éviter des attentats ? On se rend rapidement compte que leur présence constitue surtout une manière de rassurer les populations, avec plus ou moins d’efficacité si on considère tout de même peu rassurant de voir en permanence des militaires armés dans nos rues. Mesure préventive et dissuasive dont on questionne la pertinence, au sein même des instances militaires et politiques.

Quelques articles soulignent aussi que ce travail de « vigie » nuit à l’efficacité des troupes déployées, qui, désœuvrées et fatiguées, s’efforcent de ne pas baisser la garde. Pour contrer ce « relachement », on voit depuis quelques mois, des patrouilles mobiles apparaitre. Dans leurs véhicules identifiables par le logo Vigipirate, des militaires arpentent la ville de manière plus mobile et couvrent ainsi plus de terrain avec moins d’effectif. Peut-être pourrait-on envisager une brigade réduite moins coûteuse et dynamique qui protégerait plus efficacement notre territoire, plus discrète, rapide et réactive à des situations de crises effectives. Car, pour parler franchement, dépenser un million d’euros par jour pour protéger une fraction infime de lieux à risque, sans aucune efficacité concrète n’ait pas envisageable sur le long terme. Les récents attentats montrent que le risque zéro n’existe pas et qu’on ne pourra pas protéger tous les lieux, qui pourraient être potentiellement visés. Ce qui m’amène à revenir, un peu plus en arrière, sur l’histoire de Vigipirate.

De Vigipirate à Sentinelle : l’exception qui fait la règle

Nous sommes en 1996, une récente vague d’attentats marque le lancement définitif du plan Vigipirate, une mesure d’exception qui dure depuis presque 20 ans. Son organisation consiste à la prévention et à la vigilance en situation de menace terroriste et ce, dans des lieux à risque. Jusqu’à présent, ces interventions concernaient des lieux publics ou des instances gouvernementales : transports en commun, mairies et déploiements adaptés à des alertes réelles comme dans l’affaire Merah en 2012.

Autrement dit, un plan qui quadrille l’ensemble du territoire en vue de protéger de véritables lieux du vivre-ensemble mais dont l’histoire nous rappelle déjà, l’inefficacité. En effet, il est prouvé que le plan Vigipirate, même à son plus haut niveau d’alerte ne suffit pas à éviter des attentats et j’aimerai savoir concrètement, combien d’attentats concrets furent avortés grâce à ces mesures. Originellement étendu sur cinq niveaux d’alertes, le plan a été simplifié en 2013. A la possibilité du niveau blanc, « absence de menace », se substituent alors deux niveaux : Vigilance et Alerte attentat. Exit le risque zéro et la fin de Vigipirate, bienvenue dans la traque permanente.

Vient janvier 2015, de nouveaux attentats et l’opération Sentinelle. La démarche est la même que pour Vigipirate, sauf qu’à quelques centaines de militaires se substituent 10 000 hommes. Leur mission vise néanmoins des lieux différents. On protège des lieux de culte (essentiellement de confession juive) en plus des autres et en priorité. Cette focalisation, nombreux la critique. Le problème majeur est que, la plupart de ces lieux, discrets (je n’avais jamais remarqué, par exemple, une école juive au coin de ma rue) deviennent alors, par la simple présence de nos militaires, des cibles potentielles. Il semble que les forces armées mettent en exergue des lieux à attaquer. En langage militaire, il s’agit d’une erreur stratégique majeure : dans l’optique où on arrêterait, un jour, de protéger ces lieux, ils seront alors connus de tous, en particulier de ceux qui souhaiteraient les attaquer.

Je souhaite seulement souligner que, nombreux étaient déjà les critiques de Vigipirate quant à son efficacité mais je pense que l’opération Sentinelle, dans son état actuel, est bien plus nocive qu’elle n’y parait et suppose surtout sa propre pérennité.

Sécurité rime avec Etat policier

Finalement, la seule question qui vaut la peine d’être soulevée est la suivante : désirons-nous voir nos enfants grandir dans ce climat de peur, rencontrant des militaires à tous les coins de rue ? Vigipirate et Sentinelle ne semblent pas réellement faire barrage aux menaces terroristes, susceptibles de s’adapter aux situations. Nous ne pouvons penser notre pays comme une citadelle imprenable car le pont-levis restera baissé. Qu’il s’agisse d’immigration, de lavage de cerveau au cœur du territoire ou de vengeance (car, n’oublions pas qu’au terrorisme islamiste s’ajoute une propension grandissante à la haine envers des musulmans qui n’ont rien à voir avec ces pratiques extrémistes), nous ne pourrons entraver l’ensemble de ces actes de violence. Les forces de l’ordre doivent-elles être prêtes à intervenir ? C’est évident. Leur présence permanente et fixe à chaque coin de rue est-elle efficace ? Je ne le pense pas.

Voilà vingt ans que, petit à petit, cette peur grandissante de l’attentat et du terrorisme légitime la normalisation de situations d’exceptions. Le plan Vigipirate fut créé pour contrer, temporairement, des vagues d’attentats, 20 ans plus tard nous sommes toujours en alerte et sa permanence n’a pas évité, entre autres, les malheurs de Janvier. Dans 20 ans, quand nos militaires seront devenus de simples vigiles de proximité et que d’autres auront péris (car des attentats il y en aura), que nous serons tous épiés par une multitude de caméras, traqués jusqu’au cœur de nos foyers et sur la Toile, pourrons-nous encore revenir en arrière ? C’est aujourd’hui que nous devons nous poser la question de la pertinence de tels dispositifs. Nous devons à la fois juger de leur efficacité et de leur légitimité juridique (ces manœuvres ne sont absolument pas votées et dépendent directement du Premier Ministre qui n’a pas à en répondre) et pratique (le terme « exception » donne, dans les faits, une multitude de manœuvres anti-démocratiques). En d’autres termes, désirons-nous voir la France se transformer en Etat policier (et militaire) dans les années à venir ?

J’invite donc le Ministère de la Défense et le Premier ministre à revoir l’étendue de cette opération, ses modalités et son coût exorbitant, dans une situation où la lutte contre le chômage et pour l’éducation constituent, elles aussi, des armes contre le terrorisme, contre le barbarisme et la haine de populations qui voient en nous l’incarnation d’un plus grand Mal. Nous ne pouvons contrer, dans nos villes, l’expansion d’un mouvement qui profite de notre faiblesse à les attaquer directement, en Syrie, en Irak ou au cœur de l’Afrique. Actons pour déployer ces militaires là où ils auront un impact : au cœur des foyers islamistes, cessons d’opter pour la demi-mesure et la sécurité, plus effrayante encore pour nos concitoyens que la Terreur idéologique de ces mouvements. Montrons, avant toute chose, que nous n’avons pas peur de nos compatriotes et utilisons nos militaires intelligemment.

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