Un roman de Phoebe Gloeckner aux Editions Anne Carrière / La Belle Colère, Paris 2015, 335 pages.

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« Dimanche 14 mars : Monroe Rutherford est le mec le plus canon du monde… seulement moi je n’ai rien d’attirant. J’en déduis que c’est à cause de ma jeunesse, ou peut-être que c’est par rapport à ma mère. C’est la troisième fois qu’il me baise, et j’ai l’impression que je suis entrain de me faire avoir parce que je sais que celle qu’il aime, c’est elle… Lundi 4 août :… Je hais Monroe. Il n’a plus du tout de couilles, ça y est. Il est bien propre sur lui. Il ne lui reste plus de peps aucun entre les jambes ni dans le cœur… Mardi 5 octobre : Je hais les hommes. Je hais leur sexualité… Je hais les hommes mais je me tape des mecs, je baise comme une sauvage et sans réfléchir tellement je les hais. Au moins quand ils me tringlent, ils ne me regardent pas. »

« Vite, trop vite » de Phoebe Gloeckner – publié aux Etats Unis en 2002 –  trace le portrait d’une jeune adolescente  – Minnie, double à peine déformé de l’auteur – dans le San Francisco des années 1970. Suivant le conseil d’un de ses professeurs, elle rédige un journal intime qui commence en mars 1976 et s’achève en mars 1977.

Son récit tourne principalement autour de la liaison qu’elle entretient avec le petit ami trentenaire de sa mère, Monroe. D’abord complice, leur relation devient sexuelle, puis amoureuse. Monroe rejette la jeune fille, la laissant arpenter les rues de San Francisco à la recherche de nouvelles expériences. «  Moi je voulais faire l’amour, mais après avoir joui il a juste remonté sa braguette, on est rentré chez lui et il était en rogne parce que je continuais à chialer. Tout est médiocre et manque tellement d’amour… J’aime les gens mais je ne sais pas leur montrer, alors eux ils ne m’aiment jamais. ». Dans cette ville, elle y trouvera des drogues dures et des personnes encore plus dangereuses que Monroe.

Ce livre est original de par sa structure. C’est un vrai faux journal intime d’une adolescente de 15 ans avec un style volontairement brut, où le quotidien est étalé de façon cru, glauque, avec beaucoup de sincérité ; mais ce qui est inédit c’est qu’il est entrecoupé par des poèmes, des dessins et des planches qui racontent des épisodes de la vie intime de Minnie. On pense en lisant ces BD à Crumb, à ces fanzines underground des années 70 ou comme le magazine « Actuel ». Minnie Goetze comme beaucoup d’adolescente de 15 ans a des tendances autodestructrices, qui cherche à être aimée, reconnue, et qui se précipite tête baissée dans la sexualité. Elle décrit le monde des adultes de cette époque à San Francisco comme un club aux règles tordues et elle aimerait bien en faire partie. D’une cinquantaine d’année, Phoebe Gloeckner est une dessinatrice reconnue de bandes dessinées, d’illustratrice médicale. Elle a beaucoup d’empathie pour son héroïne ; il n’y a aucun jugement moral ; c’est à travers les réflexions que se fait la jeune fille, sur ses actes, que l’on arrive petit à petit à la cerner ; comme Gloeckner a dessiné les visages, les attitudes, les vêtements,  les personnages, notre imagination, comme dans un roman classique, ne divague pas ; on est dans une sorte de roman-réalité.  A travers ce journal intime, l’auteure dissèque avec une puissance impressionnante, les pulsions, les colères, les manques, les fantasmes, les angoisses existentielles de cette adolescente assez hors norme.

« J’ai regardé Monroe droit dans les yeux et je lui ai serré la main fermement, tout en me disant en mon for intérieur, « Je vaux mieux que toi connard ! »

C’est un livre fort, qu’on lit vite, très vite. Une adaptation du livre au cinéma a été faite en 2014. C’est le premier film de l’actrice Marielle Heller. Le film a été présenté avec succès à Sundance et a été récompensé au Festival de Berlin. On espère le voir en France cette année. Monroe est interprété par Alexander Skarsgard, (True Blood), la mère par Kristen Wiig et une jeune actrice britannique, Bel Powley, dans le role de Minnie.

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