Volage fait partie de ces quelques groupes sur lesquels on – je ?! – a peur d’écrire. Et pour cause, on ne connaît que trop le temps que les membres du groupe consacrent à leurs albums pour ne pas vouloir libeller une chronique qui soit à la hauteur. Un peu comme Crosby Still Nash & Young qui a passé 700 heures sur Déjà Vu, Volage est un « nazi de la production », diront certains. Je pencherai plutôt pour « Churchill de la mélodie » ; mais je vais m’expliquer (article réalisé et publié en collaboration avec nos amis de Still in Rock.)

Cela fait plusieurs semaines déjà que mes journées sont rythmées par une écoute répétée de Sittin’ Sideways, son deuxième album paru le 30 mars dernier via Howlin Banana Records et Modular. Je peine, depuis lors, à trouver un angle pour cet article. Et j’en reviens sans cesse à mes premières impressions : celles des châteaux anglais, de lords, de tweed, de quelque chose de majestueux et finalement de très british. Pour sûr, on est loin du premier album du groupe qui, avec sa nature morte, était plus français que Sittin’ Sideway pour lequel la scénographie est davantage sophistiquée. Alors, j’ai fouillé dans ma collection de vinyles à la recherche de quelques références sur lesquelles j’allais pouvoir travailler une pensée. J’en suis ressorti bredouille.

Une conclusion s’est finalement imposée à moi : on voudrait comparer Volage à certains très grands albums anglais des années 1970′ – après tout, « comparer n’est pour l’ignorant qu’un moyen commode de se dispenser de juger » – mais on fini par se dire que Paul Rannaud et son crew sont probablement la réincarnation du plus grand groupe anglais de folk expérimentale qui n’ait jamais vu le jour. Un peu comme sur la pochette Song Cycle de Van Dyke Parks – que j’aurai préféré à l’inarable Martin Parr -, Volage épouse les codes de la royauté pop sans pour autant en avoir le nom. A moins que la boucle ne soit finalement bouclée de la sorte : la Cour anglaise était aussi connue pour sa frivolité…

Sittin’ Sideways est l’album le mieux produit que j’ai entendu… depuis… des années ?! Il dépasse Ty Segall sur son propre terrain. « Permanent Feeling », le premier titre, est je crois la plus parfaite illustration de cette absoluité de la forme. Quant au fond, on se dit que nos retrouvailles avec la voix de Paul Rannaud sont revigorantes, aussi, que rares sont les groupes à savoir faire d’une instru aussi fouillée le temple d’un morceau qui soit juste à ce point. Ce titre est par ailleurs plus proche du premier album que les autres. S’il faisait sens qu’il introduise ainsi l’album, il curieux qu’il ait été choisi comme single, me semble-t-il.

« Sittin’ Sideways » est d’un tout autre genre. Comme plusieurs des titres de cet album, il dépasse la barre des 5 minutes et Volage en profite pour alterner le rythme, la texture et les ambiances. Paul Rannaud – splendide – fait le liant d’un morceau qui laisse place à un cuivre magnifique. Je me demande comment réagiront les anti-Jazz – fans de Mike Krol – mais je ne peux m’empêcher d’y voir la douceur de Chet Baker. Il faut dire que la démarche est souvent identique : chaque note a une place particulière, et si cela semble évident dans le jazz du poète précité qui a toujours su utiliser les silences, c’était tout sauf joué d’avance pour un album qui est souvent expérimental. Certains badinent sur le mélange des genres et le trop-plein d’informations – c’est Sun Ra, c’est Pharoah Sanders – tandis que d’autres donnent un sens particulier à la moindre seconde de chacune de leur composition.

On connaissait déjà « Spleen » pour avoir acté la passion Baudelaire de Volage il y a un an de cela. Il s’est bonifié avec le temps. Quant à « Whispers », il semble parfois être un poil attendu, mais Volage tourne finalement la situation à son avantage dans un final qui rappelle les feux d’artifices que regardait probablement George VI.

Et puis vint « Fever » ! Ce morceau provoque la sensation d’une véritable perte de soi. Alors que l’on prenait tout juste place dans un vieux chesterfield, Volage nous fait danser sur le thème renouvelé d’une femme que l’on ne rencontre véritablement jamais. Surtout, le passage qui prend racine à 1min40 est à ce point glaçant que l’on voudrait se dire que l’on ne sera plus jamais seul. Quant à « Handkerchief Waver », c’est le morceau qui servira mes propos conclusifs, parce qu’il est plus folk que les autres sans pour autant être naïf. Non pas que la musique de Volage serve les sceptiques, mais elle est assurément très réalise.

Et Sally’s Code » – mini-épopée dans la musique balonesque des Rainbow Ffolly -, de nous conduire doucement vers « Never Heal », le dernier morceau de cet album. Eurythmique, il fait de dissiper la lumière tamisée des minutes qui le précède avec un véritable discours de vérité que je ne saurai trop écouter.

Tout cela fait que je m’en vais vous détailler pourquoi Paul Rannaud est, à mon sens, l’un des plus grands songwriters de sa génération. Prenons le cas de la folk, bien que Sittin’ Sideways n’y soit pas cantonné (cela importe peu en réalité). D’un côté de l’histoire, nous avons tout un tas d’artistes qui sont parvenus à démocratiser le genre, Bob Dylan, Donovan, Paul Simon, James Taylor, Cat Stevens et j’en passe. De l’autre côté de l’histoire, nous avons les artistes de folk expérimentale qui sont restés cantonnés à une scène D.I.Y. de fins connaisseurs, je pense à Alexander « Skip » Spence, Twink, Scott Walker, Chris Darrow, Gram Parsons et Peter Laugner, par exemple. Et puis, il y a cette poignée d’artistes qui, bien qu’ils n’aient pas accepté les codes de la scène et les évidences qui s’imposent souvent, ont réussi à produire des morceaux pour la postérité, au-delà de la frontière du genre. Je pense à Leonard Cohen, surtout. Avec Sittin’ Sideways, Volage montre qu’il fait indéniablement partie de cette poignée-là. Il est encore trop tôt pour dire si l’histoire le consacrera ainsi, mais c’est en tout cas ce que la logique voudra.

A propos de l'auteur

Créateur et rédacteur de www.stillinrock.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.